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8 août 2010 7 08 /08 /août /2010 00:20


Pire que du ***spoiler***, à nouveau…


 


Chéri - Stephen Frears

 

 
 

 

Léa de Lonval (Michelle Pfeiffer) éteint la lumière. Et il y a ce sursaut d'image. A peine. Cette persistance rétinienne de sa beauté. 

Et son extinction à l'œuvre : l'évanouissement des toutes dernières traces de jeunesse. Cette peau qui lâche un peu trop et retient alors mieux le parfum, lui rappellera sa meilleure ennemie…

(Bien sûr, la cause "réelle" de ce retour, à peine, de la lumière dans ce plan - qui m'a sidéré les deux fois où j'ai vu le film - est simplement la manière dont s'éteint la lampe elle-même.)

Le film narre donc la vie de courtisanes sur le retour et s'attache à celle qui aura été, nous dit-on en ouverture, la plus puissante peut-être : parce qu'elle ne commît jamais l'erreur de tomber amoureuse. Comme dans Les Liaisons dangereuses du même Stephen Frears, la possibilité de l'amour est ce qui dérègle l'organisation et la réussite sociales (tant bien même celle-ci s'inscrit dans une marginalité - les courtisanes -, ou dans une guerre relative contre la société - les libertins de Laclos). Merteuil ou Léa se sont, chacune à leur manière bien distincte, constituées en machines de guerre pour conquérir une indépendance et/ou une puissance interdite(s) aux femmes de leur temps et/ou rang. Le plan final de  Chéri puise aussi de sa force dans sa rime un peu décalée (pas de miroir à l'écran ici) avec celui des Liaisons dangereuses.

Mais cette fois, l'amour n'est pas seulement ce qui cause ou concourt à la chute (de Valmont, de Chéri). Il n'est pas seulement maladie : il en naît. L'amour entre Chéri et Nounoune prend ses racines dans une grande morbidité (ce qui fait davantage écho à  Mary Reilly, auquel j'étais attaché, et qui me manque, là) : la fin de la vie qui commence à prendre pour de bon le corps de Léa, l'immaturité de Chéri, sa virilité " incomplète ". Alors je trouve bien de la beauté au "morceau de bravoure" de la dernière séquence : la douce, impossible et pourtant finale rupture. En effet, ce que le film aura discrètement mais tangiblement porté tout du long, au travers de sa reconstitution ironique et minutieuse, c'est une part de lumière née de deux âmes malades (et aussi l'une de l'autre), un éclat de rire, un fragment de complicité intime et sensuelle. La pleine conscience des deux amants dans leur chant du cygne s'éloigne alors d'un scénario qui sur-expliquerait maladroitement ses personnages littéraires : une joie très singulière est aussi à l'œuvre dans cette séparation, non réductible au soulagement de se séparer. Et ça, quand même, il fallait l'amener !




 
Chéri - Stephen Frears

 

 

 

 

Cela m'aurait suffi, mais la séquence va offrir un dernier climax inouï : ce "face à face" du spectateur et de Léa où, soudain, c'est comme si le visage de Pfeiffer générait lui-même les nuances de la lumière du plan et leurs extinctions. Je ne sais pas. C'est une des choses les plus délicates et les plus troublantes (à la revoyure, je doutais encore de mes yeux !), que j'ai vues ces dernières années.

Tout cela n'empêche donc pas le film d'être d'un classicisme absolu avec lequel l'on souhaitera être plus ou moins patient, y compris dans ses rouages ironiques ou humoristiques.*

Toute la machinerie du film est grandement lisible et prévisible, et de ce carcan là, dont le travail (les costumes et décors sont hallucinants de détails et de qualité) est à la fois vain et admirable, et par là-même émouvant aussi, qu'est-ce que je disais, de ce carcan là, et de toutes ces restitutions des mécaniques du social, accoucher, ne serait-ce que deux ou trois fois, de moments où des prières seraient exaucées.

Une lampe qui s'éteint. Un visage fixe qui semble s'évider, presque une taxidermie à vue. Ou simplement une demoiselle qui s'approche un peu d'un bleu pur qui s'appellerait Biarritz, dans une image où le soleil laisserait croire un instant à toute réconciliation, baigne tout, et l'ivoire d'un balcon, sans mordre de ses rayons. Presque un écho, sans que le plan lui ressemble directement, à la comtesse dans Le Temps de l'innocence. Cette fois, l'on ne verra de Pfeiffer que sa silhouette et cette tentation de l'infini, dans un cadre doux mais sans merci, sans horizon.

Les plus irréductibles ennemis de toute approche dite naturaliste ou réaliste au cinéma, je manie mal ces termes, sont souvent ceux qui ne jurent que par un jeu des comédiens naturaliste/réaliste, précisément. Et réciproquement ?... Chéri a ce parfum assez rare d'un film totalement artificiel, comme on le dirait du théâtre en n'y connaissant pas grand-chose, et qui laisserait régulièrement éclater la vie la plus nue, celle que l'on n'oserait peut-être pas toujours affronter. Ce ne serait pas le seul film à fonctionner ainsi, et notamment pas le seul de Frears, mais ce qui le distingue me semble bien la rencontre paroxystique avec l'art de Michelle Pfeiffer, lui aussi totalement artificiel (et je ne dis évidemment pas superficiel ou mensonger, ni ne sous-entends aucun bémol). Michelle Pfeiffer, son jeu, cette dentelle aux mailles qui ne laisseraient parfois presque plus voir le jour, et qui, tout à coup, par la force des codes créés, répétés, et soudain dépassés ou brisés, tout à coup… foudroie.




 
Chéri - Stephen Frears


 

 

 

* J'imagine que bien des traits viennent du texte de Colette, mais je ne l'ai pas lu, comme je n'ai pas " lu " d'où vient Tamara Drewe. On y retrouve l'artificialité et le goût pour l'ironie. Il paraît que presque tout le monde aime Tamara Drewe. Mais j'étais bien heureux après l'avoir subi que Chéri repasse, tenant déjà à le revoir en salle et ne souhaitant pas rester fâché avec Frears, que j'aime régulièrement. Tamara Drewe se cantonne trop à son programme : renflouer les caisses et la notoriété après le désastre commercial de Chéri. Intéressant de noter que son argument de vente est la chair fraîche, la sympathique et très sexy Gemma Atterton, que le film ne vampirise d'ailleurs pas assez, tout occupé qu'il est à sa mécanique Predators (même logique de sursaturation narrative, de non-stop, d'utilisation de la musique jusqu'à l'écoeurement). Amusant de repenser à Léa de Lonval disant quelque chose comme "You've had a taste of youth", puis "ce n'est jamais pleinement satisfaisant, mais l'on ne peut s'empêcher d'y revenir." Elle sait de quoi elle parle, Léa. Il y aurait certainement des choses à dire sur Chéri comme film diurne de vampires. Mais ce n'est pas mon genre :-)

 

 

 

PS : je ne sais pas si j'aurais le cœur de voir ce que le plan "de la lampe" et le plan final peuvent connaître comme restitution en DVD.


 

 

 

Stephen Frears et Michelle Pfeiffer - Berlin 2009

 

 

 

           Chéri - Stephen Frears     Chéri - Stephen Frears     Chéri - Stephen Frears

 

 

 

 

Chéri - Stephen Frears

 

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Published by D&D - dans TOIQUIVOIS
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commentaires

Neil 17/08/2010 11:25



Très intéressante, ton analyse. Je n'ai aps vu Cheri, mais là tu m'as donné envie d'y jeter un petit coup d'oeil.
Et je suis moi aussi époustouflé par le dernier plan des Liaisons dangereuses, film que je ne me lasse pas de voir et de revoir.



D&D 17/08/2010 23:17



Salut Neil, et merci ;-)


J'ai adoré Les Liaisons dangereuses, à l'époque... Je n'ai encore jamais pu me résoudre à le revoir en DVD, mais je ne doute pas que je l'attraperai en salle, un de ces jours. Et ce
sera, dans tous les cas, la fête !


 



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