Mercredi 22 juillet 2009
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Précédent billet sur le film : Dehors et dedans… ***SPOILERS everywhere***
Cela ramènerait à l'ouverture du film, mais : c'est la nuit… Et la silhouette marche maintenant sur le sable :
le corps sait déjà que se jeter à l'eau serait plus difficile que depuis un ponton… Léonard doit simplement réaliser que son corps reste déjà, cette fois-ci, du côté de la vie.
Le reflux n'apparaît pas aussi fort qu'en ouverture, malgré tout ce qui s'est passé. Je trouve que : la bipolarité de Léonard est évidente, certes sans spectaculaire, mais toutes formes de
degrés, et d'évolutions avec le temps, existent. Aussi : les troubles des personnages ne servent pas ici à les stigmatiser. A mes yeux, les aventures de Léonard ou de Michelle ne tiendraient pas
du tout la route sans leur(s) trouble(s) respectif(s), je les trouverais très théoriques et petits acteurs d'une démonstration. Alors qu'ils me déchirent, délicatement : en suivant les
pointillés des veines et des nerfs sous la peau ; pas de coups d'éclat ici.
Mais j'en étais à l'homme-vague, s'approchant de la mer sombre, et, doucement, un plan baigne le profil de son visage dans l'écume… puis, doucement, l'écume enlace ses chaussures… et Léonard ne
va pas mourir… Parce que son corps libère un gant que l'écume lui rendra visible, le lui (re)présentant... Un reflux est terminé. Pas purement et simplement, mais : le temps d'un nouveau flux
commence, fut-il de courte durée ou de moindre ampleur. On dira crûment : la phase maniaque, celle du désir qui jette son dévolu. Reviendra le temps de la dépression, etc. Mais maintenant : le
désir jette son dévolu ; nouvelle impulsion. Il y a ça, aussi. Sans doute pas pour de vrai, mais : pour de bon. Alors, bien sûr : à corps perdu…
Sandra avait offert les gants à Léonard.
Le corps de Léonard a fait un tour de passe-passe. C'est le moment des tours de magie et des princesses. Comme le père de Léonard appelle souvent sa femme… Princess… Et il n'y a pas de
mal. Ou pas seulement… Sandra… Très beau travail de Vinessa Shaw, aussi.
Léonard, seul, dans l'appartement familial. Quelqu'un vient… Sandra : elle arrive d'une soirée avec leurs parents respectifs. Elle dit quelque chose comme : "Tes parents m'ont dit que tu voulais
que je vienne". Alors elle est venue… D'ailleurs, ça a commencé comme ça : Sandra est venue.
Et puis, dans le couloir, devant les photos de famille, parce que Léonard s'y attarde un peu trop, Sandra hésite : "Ce n'est pas toi qui a voulu que je vienne, n'est-ce pas ? Ce sont tes
parents…". Mais Léonard va l'embrasser. Est-ce que c'est possible ?
Parce que Sandra est douce, belle, attentive ; et elle a le choix, avec les garçons, elle le dit, et n'en doutons pas. Mais : elle l'a choisi, lui… Alors Léonard, va choisir quelqu'un d'autre…
non ?... Qui a vu qui en premier ? Sandra a vu Léonard. Puis : Léonard a vu Michelle. Cela pourrait suffire.
Ou bien… Il y a quelque chose de trouble, aussi, dans le désir de Léonard de fuir son environnement : l'histoire de la rupture avec la première femme, inscrite en traumatisme à l'ouverture du
film ; la question d'une maladie héréditaire, singulière, surreprésentée dans la communauté de Léonard, la maladie de Tay-Sachs. Peut-être que Léonard ne veut pas risquer de revivre ça… Il
faudrait voir ailleurs... Mais si l'ailleurs se révèle aussi une autre classe...
Two Lovers : des histoires de regards et de troubles. De regards qui troublent, de regards troubles, et de troubles du regard… Et alors : qui regarde-voit-photographie-épie-surveille
qui… Et même : qui - le plus souvent les aînés - invite à le faire… Keep an eye on her for me… Alors bien sûr : les dégradés dans des tons plus ou moins graves du voyeurisme… Et,
au-delà des épreuves, un court instant, une grâce, ou son reflet dans un œil rêveur - I never really saw you… Do you see me now… I never saw you either : toujours ça d'arraché à la nuit,
ou au jour, puisque les vampirismes sourdent aussi, jusqu'à l'ombre d'Elias Koteas penchée sur Gwyneth Paltrow exsangue… Toutes ces histoires de faire attention à l'autre, à basculer,
délicatement, de veiller à surveiller…
Dans tous les cas… Michelle est survenue.
Le contrepoint des scènes avec Sandra, ne s'avèrerait pas tant celles avec Michelle que celles où Léonard est seul, à l'extérieur. En repensant aux scènes Michelle-Léonard, je me rends compte que
toutes les scènes avec Sandra se passent à l'intérieur. A l'intérieur.
Ce serait un couple qui naîtrait quand nous pourrions le voir à l'extérieur, pour de bon : pas dans une véranda, pas en photo. Puisque l'extérieur est aussi l'impossible du couple
Léonard-Michelle : l'écosystème de ce couple là se paraient de médias pour le regard comme pour l'écoute (les vitres, les téléphones portables, etc.), jouant dehors et dedans. C'est dans cet espace virtuel-là, que ce couple existe intensément : pas sur les toits, dans
le corps à corps précédé par le terrible regard-caméra de Michelle ; et évidemment pas dans la cour tout en bas, tout à la fin...
Les deux couples ont leur part de possible et d'impossible : Sandra et Léonard sont aussi deux amants. Two lovers. Ou bien : les Two Lovers du titre seraient plus précisément Sandra et
Léonard, pas l'un envers l'autre, mais chacun, parce que ils sont les deux à avoir choisi d'aimer un(e) autre. Via sa faille. Puisque tout l'intérêt vient aussi du fait que Sandra est charmante,
affirmée, séduisante et qu'elle le voit. Ou pense le voir. Sandra l'a vu. Danser avec sa mère, dans l'arrière boutique. Elle a voulu rencontrer Léonard. Désir. Et
reconnaissance. C'est ce qu'elle dit plus tard : ce sont les mots que Léonard reprend avec Michelle. Je te comprends. Léonard pense voir Michelle. En cela, Michelle ne serait pas une lover de
cette nature. On ne sait rien, intimement, de son amant. Et ce n'est pas un attachement à la faille que l'on sent. Plutôt le contraire : une restauration.
Il faut voir Michelle au grand restaurant italien, se fondre dans le décor, par le détail du travail sur la coiffure : les bandes de ses cheveux riment avec les rideaux, les rayures de ce lieu
dans lequel quelques instants auparavant Léonard n'en finissait pas de buter de manière soulignée… Cette scène où l'on apprend les origines de Michelle, son histoire… Ces cheveux, que Léonard
apercevra à la fin de son espoir en jetant son sac par la fenêtre de sa chambre avant de vouloir partir, qui auront l'air de tomber, comme les rideaux des théâtres, sur les représentations
défuntes…
Je recommence.
Je repense aussi à Isabella Rossellini, la mère de Léonard, qui ouvre les dialogues du film par… un stupéfiant… Hello… I was beginning to think you weren't going to make it… Cela, très
exactement, elle le dit, sans malice, avant de comprendre que son fils vient peut être de flirter avec la mort à nouveau… Alors, ne pas perdre ça, non plus, au dernier regard-caméra du film,
celui de Léonard, certes terrible, mais pas que : il n'est pas seulement en train de renoncer. He hopes he's going to make it.
Et - je n'aimerais pas plus l'exclure que m'arrêter à elle seule - je revois la belle, très discrète mais irrépressible montée de sourire de Léonard, sur le départ, quand il voit le roulis sur
l'air de la chevelure de Sandra, dans ses nouvelles ondulations…
Et je trouve décidément que : pas du tout anecdotiques, ces mouvements capillaires… A se souvenir aussi de Léonard accompagnant Michelle jusqu'à son "travail", et comme, tout à coup, elle délie
ses cheveux, et comme : c'est implacable. Et comme : cela ne le fait pas sourire du tout, quand elle monte ainsi dans la belle voiture…
Voilà, c'est fini ! Je voulais simplement dire au revoir à Two Lovers, de manière à (me) rappeler comment il s'extrait de l'océan des films où l'étoffe des personnages est strictement
résumable à un pitch - sans parler de ceux où c'est l'ensemble du produit lui-même qui l'est. Toute la beauté du film de Gray revient aussi, il me semble, à ne réduire aucun des personnages à des
marionnettes psychiques, ou sociales, ou... Toute sa générosité : cruelle, et concerned. Les films de James Gray sont terriblement concerned. A ma dernière vision, tandis que le
film défilait, m'envahissait encore : quelle merveille, quelle merveille… Two Lovers continue de déployer ses infinies nuances, ses ambivalences vivaces, tandis qu'il me semble toujours
fort dommage d'évincer son fragile équilibre en voulant sacrer le règne d'une fiction. Ou le déjouer.
Par D&D
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Publié dans : TOIQUIVOIS
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