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5 janvier 2009 1 05 /01 /janvier /2009 17:19


Episode précédent : Le travail du temps…


Avant de commencer à parler de films de 2009, et d'achever mes élucubrations sur Two Lovers, il est temps de revenir sur le film le plus beau et le plus important de 2008 à mes yeux, d'arriver doucement vers la fin de ces billets de compagnonnage avec En avant, jeunesse



 Ventura - Juventude em marcha


Je me souviens très bien comment, en l'espace de ces longues 2h30 qui m'avaient paradoxalement paru beaucoup moins, il avait tout à coup fallu faire de la place, me vider presque instantanément pour accueillir : une évidence, la nécessité ; un chemin, la justesse ; un quartier, le quartier ;  un travail, le temps ;  Vanda… Ventura.

Et qu'aussi fatigué que je pusse être, et encore trop paresseux et ignorant, ce film allait, presque tout à coup, comme m'ouvrir dedans, me creuser, et que tout ce qu'il était pourrait alors, sans doute imparfaitement mais miraculeusement, rentrer dedans.

Et tout le contraire. Puisque c'était tout l'opposé d'une consommation, d'une absorption.

Une porosité exceptionnelle.

Il avait sans doute fallu que le film lui-même n'en finisse de s'ouvrir et de se creuser - et dans tout le contraire d'une absorption - pour parvenir à "filmer" Ventura…



Ventura et un de ses enfants - Juventude em marcha


Je recommence. 

(C'est évidemment Costa qui répond, ci-après. Repris d'ici.)

"En avant, jeunesse est organisé autour de Ventura. Est-ce que dès le départ il y avait l'idée de ce personnage pivot ?
[…] J'avais croisé Ventura à plusieurs reprises pendant le tournage des autres films. Il était l'un des plus marginaux, un solitaire, un hors-la-loi un peu à part. Il m'a toujours intrigué. J'ai discuté avec lui et appris qu'il a été l'un des premiers à construire une maison dans le quartier. Il est arrivé à Lisbonne seul, sans famille. Peu à peu, la vie de Ventura durant les années 1975-1980, s'est mélangée à l'histoire de ce quartier. Il m'a raconté ses difficultés, ses amours. De là est venue l'idée de prendre Ventura comme figure archétypale de ce passé. Mais j'ai d'abord hésité. Malade à cause d'un accident de travail, pouvait-il tenir cette discipline de tournage ? J'en ai discuté avec sa femme, ses enfants, et petit à petit, j'ai commencé à croire en lui, et lui en moi.

Tu commençais déjà à tourner ?
Non, pas vraiment, mais j'avais toujours une petite caméra avec moi. Le contact s'est fait progressivement. Il fallait découvrir ses idées, son histoire, à partir des choses qu'il m'avait dites, des secrets qu'il m'avait confiés. On allait prendre un verre et je le filmais pour qu'il s'habitue, de manière à lui faire comprendre qu'une caméra crée des rapports un peu plus compliqués qu'une simple amitié. Les premières scènes que nous avons imaginées - des sortes de flash-back - sont les scènes dans cette baraque où il joue aux cartes avec son copain. Peu à peu, l'idée qu'il rendrait visite à ses enfants s'est mise en place, même si dans le film, ce ne sont pas les siens. […] C'est sur cette base, ce mélange de passé et de présent, qu'on a lancé le projet, sachant qu'il y avait aussi les autres - Vanda, les garçons - que je souhaitais filmer de nouveau car ils avaient d'autres histoires à raconter. Leur vie avait changé et je trouvais important de continuer à les accompagner."

Ailleurs, Costa précise : " Tous les jours, quand je me réveillais, je me demandais comment être à la hauteur de ce type-là. On peut appeler cela souci moral, éthique, respect, tout ce qu'on veut. Comment faire pour bien filmer ce type, pour bien raconter cette histoire ? "



Ventura - Juventude em marcha


L'arrivée de Ventura au cœur même du travail de Costa fait intensément écho aux dimensions épiques, mythiques et poétiques que ce film fusionne avec les puissances du réel révélées avec Dans la chambre de Vanda.  

Comme le rappelle Adèle Mees-Baumann dans son magnifique article Contre la mort du numéro 1 de Spectres du cinéma, l'arrivée de Ventura génère aussi un nouveau placement du regard de Costa. Là, peut-être, où il aspirait le plus profondément à se situer, depuis longtemps : ce regard penché sur les visages d'Ossos, parfaitement en face de Vanda et sa chambre ensuite, qui s'élève maintenant vers Ventura.

Costa : "J'avais pour obsession d'être à la hauteur de Ventura. Dans les rencontres, on s'aperçoit parfois que l'homme est très grand. Tout ce qu'il me disait était vrai. Il me disait : j'ai travaillé, et je voyais le travail. Il me disait : j'ai aimé, et je voyais l'amour. Il y a l'œuvre, le travail, l'homme. Les hommes sont ce qu'ils font, et tout mon travail est porté vers les gens. J'ai le sentiment que s'il n'y a pas un humain dans un plan de mon film, il n'y a rien. Dans mon film on ne voit pas le ciel, il n'y a que du béton. C'est très étouffant parfois. Mais filmer le ciel, je n'y arrive pas. Je déteste l'errance, la contemplation. Ciel, nuage, musique classique, durée vague, ce n'est pas moi. Je suis concentré sur les gens. Quand le film se lance vraiment, quand Ventura se met en marche, va parler à ses enfants, il ne peut pas s'arrêter. Il y aura toujours un autre enfant, après. Ça correspond à ma méthode, qui n'a ni commencement ni fin. Il y a toujours une autre hypothèse, un autre enfant à adopter. […] Au niveau des couleurs, des images, En avant, jeunesse est plus sophistiqué, plus risqué que Dans la Chambre de Vanda. Instinctivement, j'ai filmé en contre-plongées, j'ai utilisé une optique très ouverte, qui prend beaucoup d'espace, d'ampleur. C'est Ventura qui m'a amené à ces changements. Je me suis plus bas que lui, par respect, par peur, il me semblait nécessaire de montrer tout son corps, debout. J'avais l'ambition de faire quelque chose d'épique. Je pensais au western, aux grands espaces, aux plaines, aux montagnes. J'ai filmé des personnes comme des montagnes, des héros. L'épopée s'incarnait dans le corps de Ventura."

Pourquoi tout ça revient ? Pourquoi je cite tout ça, encore ? Je me le demandais presque quand j'ai repris le chemin de ces billets…

A réaliser soudain ça : qu'est-ce que ça peut vouloir dire, pour de bon, "filmer" ? Je veux dire : c'est quoi la définition de l'acte "filmer" ? Je ne doute pas qu'il en existe plusieurs, mais… "Filmer" : c'est ce qui (se) passe avec une caméra entre les mains de Costa quand Ventura est devant. Je veux dire que : depuis quelques mois, c'est la définition la plus précise qui m'apparaît de ce mystère, "filmer". A réaliser soudain, aussi, que malgré tout mon attachement à cet art, j'avais peut-être cessé d'en mesurer toute la profondeur, de ce simple mystère.



Pedro Costa



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14 avril 2008 1 14 /04 /avril /2008 22:09

Episode précédent : Fontainhas, Vanda, trilogie…



Pedro Costa



Répétons, répétons…

Au commencement : (tout) ce qui pouvait être attendu d'un certain art cinématographique contemporain. Puis… la forme ôte son masque… plus de comédiens professionnels d'un côté… plus de lourdes équipes techniques * ou de projecteurs encombrants de l'autre, tandis que s'impose la DV… la fiction fusionne avec le réel…

Au fil des rencontres avec les autres, avec soi : le quartier de Fontainhas.

En vie. Envers et contre tout.

Cinéma. Inattendu. Inespéré.


Ossos



Sur Ossos, Pedro Costa : "Sans eux, j'aurais sans doute fait un film, mais pas ce film-là. Depuis, Vanda et Nuno ont repris la même vie qu'avant. Je n'ai rien changé. Ce qui est beau, c'est aussi ça : le cinéma n'a rien volé, ni donné. C'est un souffle qui est passé." ** Précisément, ça, je ne l'aurais pas entendu quand j'ai vu ce film, il y a dix ans : je n'avais pas la maturité - pas au sens de renoncement, au contraire -, j'étais heurté devant le film. Je ne pouvais m'empêcher, s'il m'en souvient bien, de me demander : n'y a-t-il pas de la complaisance à faire ce film, comme ça, et est-ce qu'il se sert de ces personnes ?

A l'issue de la première projection de Juventude Em Marcha à laquelle j'assiste, un spectateur intervient au début de la rencontre avec Costa, dans un rejet de cette nature. Ce sera le seul ce matin là, mais je ne suis pas surpris, je reconnais, même si c'est plus violent encore, plus effrayé, que MOIJE à l'époque. D'autres spectateurs s'impatientent de cet "à-côté", je trouve aussi que ça dure un peu trop, je crains que l'on ne s'en sorte pas, que l'on ne puisse pas apaiser cette parole-là. Poliment agressive.

Pedro Costa écoute. Il n'a aucune impatience. Il écoute. Il remercie. Pour la sincérité de l'expression. Il propose son point de vue. Il rappelle aussi, que pour lui, nous ne sommes pas seulement dans le tragique, mais tout autant dans la force du vivant. D'ailleurs, son titre ne se voulait pas ironique.

Librement, Pedro Costa ne cherche pas à rassurer. Il révèle. Un quartier. Certains de ses habitants. Et eux le révèlent tout autant. C'est tout. Mais c'est là. Et c'est incommensurable. Il faut des bras immenses pour étreindre et se laisse étreindre ainsi. Il faut ne plus avoir peur. Ne plus s'impatienter. Simplement : être avec.

Contrairement à ce spectateur, au fond, Costa ne plaint pas, ne juge pas les êtres qu'ils filment. Encore moins s'en sert-il. De même : nous ne sommes pas au zoo. Il les sert. Et réciproquement. Surtout, ils travaillent : ensemble. Presque inimaginable aujourd'hui, à quel point…


Dans la chambre de Vanda



Répétons, répétons : Dans la chambre de Vanda, deux ans de tournage, généralement six jours sur sept, 140 heures de rushes.

Juventude em Marcha : deux ans et demi de tournage, 340 heures de rushes - j'y reviendrai -, un an de montage.

Pedro Costa : "C'est-à-dire que c'est un travail qui a à voir avec le quotidien : le cinéma est dans le quotidien, pas extérieur à ça, ce n'est pas un truc de science-fiction qui vient d'ailleurs et qui se met à tourner pendant quatre semaines... Non, c'est quelque chose qui peut être là tous les jours, pour - faute d'autre mot : - documenter, prendre des choses de ce quartier, des choses de ces gens, et sûrement de moi aussi, parce que c'est moi qui le fais, donc... […] En tout cas, il s'agissait de commencer quelque chose qui serait utile pour les prochains films, qu'ils sachent qu'il y a quelques règles, des horaires par exemple. Et pour la première fois, je me sentais travailler et non pas filmer. Sur les autres films, je me sentais "faire des plans", "faire des compositions plastiques", "trouver des idées", "répéter avec les acteurs", tout ça... mais ce n'était pas vraiment du travail, c'étaient des gestes, parfois même un peu cons. Des gestes comme on en a fait des millions de fois sur les tournages, partout. Là, tout le monde avait à voir avec ce film dès le début. Pas comme quand un acteur n'est pas vraiment intéressé ou que le deuxième assistant est là pour gagner un peu de fric. Non, il y avait quatre personnes totalement impliquées, et les acteurs étaient même plus qu'impliqués, puisque, même si je les guidais, c'étaient eux qui créaient le scénario, les dialogues, tout. C'était leur histoire à eux." ***

Et lors de la rencontre suivant ma première vision du film, il dit ainsi qu'il est "un type qui vient travailler au quartier, comme d'autres". Et puis : "Ce qu'on a, c'est le temps"

Pedro Costa n'a pas d'argent mais le peu qu'il a, il le transforme en l'une des essences mêmes du cinéma : le temps. Autant dire que cela se voit comme le nez au milieu de la figure. Le temps consacré par l'artiste : ça se voit. Toute la noblesse de l'image est dedans. Aujourd'hui, il y a peu de choses qui me semblent aussi salutaires que ça. Le respect du temps. Difficiles retrouvailles…


Juventude em marcha



Je recommence.

Deux ans et demi de tournage : les plans ont pu être tournés sur 80 ou 100 prises. Cela m'arrête.

Parce que : je le vois. Je le sens.**** J'aurais sans doute fini par formuler qu'une partie du mystère était là. Comme on peut parler du mystère dans le sacré. Pas nécessairement au sens du sacré dans le religieux : le sacré dans le vivant. Le mystère de l'autre. En n'acceptant aucune réduction à sa seule analyse, interprétation. Regarder. Dans le respect de l'altérité.

Je ne veux parler ici que du concret de ce que je comprends de la méthode de travail de Pedro Costa. De ce qu'elle me semble vouloir dire, dans notre monde actuel. En quoi elle m'est nécessaire. En quoi je trouve précieux de savoir que ça existe, même si peu semblent prêt à voir ce genre de film.

A mes yeux : reprendre pied, là où la profondeur peut vite faire peur. Alors je suis submergé. Pas noyé. Au contraire : je reprends souffle…



Dans la chambre de Vanda



A suivre...



* Et ça aussi, je retiens, mais je crains une traduction trop approximative : "Mr. Costa set out to address not merely logistical headaches but also the responsibility that comes with picking up a camera. The act of filmmaking is premised on a discrepancy of power. As Mr. Costa put it, "The balance is off between those behind and in front of the camera." His next film, "In Vanda's Room" (2000), went a long way toward redressing the inequality." Ici, encore.

** Moment quiche : j'ai paumé la référence.

*** Pris
, et ça aussi, entre les deux : "[…] c'est-à-dire sans producteur qui impose un rythme de travail. On peut très bien ne pas tourner si je suis malade ou si Vanda […] ne veut pas. Parce que ça, c'est un risque qu'on court, mais il faut l'accepter : ce ne sont pas des acteurs professionnels. Dans un tournage normal, c'est toujours plus difficile de contourner ce genre de problèmes humains, parce qu'il faut assurer - plus que de travailler, il s'agit d'assurer : c'est ça, le cinéma aujourd'hui. On a quand même essayé d'être très disciplinés parce que je pensais qu'on avait besoin de ça, pour qu'ils comprennent qu'un tournage c'est sérieux, que ce n'est pas un jeu d'enfant, qu'on ne met pas une caméra et ça se fait tout seul, comme ça. C'est éprouvant pour tout le monde."
 
Et
ici, également, d'autres précisions qui m'importent singulièrement : "Pour ce film, comme pour Dans la chambre de Vanda, il n'y a pas de lundi matin, 8h30, c'est sûr. Mais il y a une discipline. Il y a d'abord un temps très long où la préparation et les répétitions filmées se confondent. Ce sont des approches des acteurs, des scènes, des décors, etc. La discipline des horaires et du tournage débute au moment où s'évaporent les doutes, sur les personnages ou sur les acteurs. […] Le film commence donc par du doute, de l'approche, du brouillon, des essais. C'est long, la discipline prend forme, puis vient un moment où tout cela s'efface et laisse place à un désir et une certitude immenses. On comprend que c'est possible […] J'ai toujours avec moi ce qu'il faut pour tourner des choses simples. Au début, je filme relativement peu, mais quand même, je filme toujours, et j'habitue les gens à la caméra. […]Il faut que la relation, l'amitié qu'on a construite ne soit pas mise en danger par la caméra. […]Il fallait du temps pour être ensemble, construire quelque chose. Je crois que la vidéo réclame du temps, elle sert à en perdre plutôt qu'à en gagner. Je n'utilise pas la DV pour réagir à la réalité, ou pour la capter, au contraire. Je l'utilise dans la perte, pas dans le gain. J'ai maintenant une certaine pratique de cet outil, je commence à avoir confiance en lui. On croit toujours qu'une caméra DV, c'est fait pour bouger dans tous les sens, pour faire des choses rapides, réactives. Ça ne m'intéresse pas. Renoir, par exemple, a tourné Le Fleuve sur plusieurs mois, avec des interruptions, il s'est préparé pendant longtemps."

**** Et je ne compare pas, mais il y avait quelque chose d'analogue dans le vrai et nécessaire luxe de certaines images d'Eyes Wide Shut : les plans résonnaient du temps qui avait été consacré à ce tournage. C'est ce qui m'avait rappelé, alors que la première vision du film m'avait dérouté, irrité…



Ossos



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22 mars 2008 6 22 /03 /mars /2008 00:32

  Episode précédent : … Des films et des vies






Pedro Costa : "Un jour, je suis entré dans le quartier avec des messages, des lettres, des cadeaux que les gens du Cap-Vert qui nous avaient aidés sur le tournage de Casa de lava m'avaient donnés à l'attention de leurs parents émigrés à Fontainhas. J'ai fait un peu le facteur...

et j'ai découvert un quartier que je ne connaissais pas - ce n'est pas un quartier qu'on va visiter comme ça, pour se balader.

Je parlais un peu créole, ce qui fait que j'ai peut-être été plus vite accepté. Et je suis resté parce qu'ils m'y ont invité. Ils m'ont dit : "Venez demain, on fera un dîner ! Venez après-demain, il y a le mariage de mon frère !..."

Alors j'ai commencé à y passer des journées, à traîner, boire, parler. Ca m'a beaucoup plu, ces choses que je devinais chez ces capverdiens, quelque chose de très concret et en même temps de très mystérieux : une espèce de tristesse, qui n'était pas loin, sûrement, de la mienne... Je me suis dit : peut-être qu'il y a quelque chose à faire ici, puisque j'y trouve un accord avec ma sensibilité et qu'en plus plastiquement, ça me plaît beaucoup.

Mais davantage que les couleurs, les espaces et les sons, il y avait la force un peu désespérée de ce groupe de gens très en marge, très perdus, très misérables et très invisibles. On a trouvé un fait divers pour faire Ossos, et après j'y suis revenu pour faire les autres films. " *






Avec Ossos donc, Pedro Costa commence à filmer les habitants de Fontainhas. On retrouve également l'immense Isabel Ruth - aussi pour elle que j'ai eu envie de découvrir ce film à l'époque. Mais la plupart des personnages, encore dans le sens traditionnel de la fiction, ce sont eux.

Le chemin de Pedro Costa m'apparaît si évident et si secret à la fois… Pour un cinéaste qu'on pourrait être tenté d'associer à la lenteur (de la création elle-même ? des plans ?), la vitesse de mutation de son travail est vertigineuse, et presque exponentielle.

Et face aux plans presque tous fixes de Juventude em Marcha : je ressens quelque chose comme cela, aussi, cette polarisation réconciliée de manière inouïe entre la vraie lenteur - du vivant ? - et la vraie vitesse - de ses éclosions ? dans un clin d'œil, nous serons tous morts, et pour beaucoup (la plupart ?) : assassinés. Donc : le présent et son impossibilité. La liberté et l'aliénation, ou plus immédiatement la spoliation. La chute et le salut. Ou ce que Costa peut dire : le réel et sa vengeance.

Mais je vais trop vite. Et je deviens particulièrement incomplet et imprécis. Le contraire de n'importe quel plan de Juventude em Marcha.

Je recommence.






Ossos sort en 1998 en France, qui découvre pour de bon le cinéma de Pedro Costa. Elle n'est pas la seule : même les Golden Globes se fendront d'une nomination. Muhaha, on dit comme ça. Mais le cinéma, c'est bien à Fontainhas qu'il prend vie. Et Pedro Costa, lui, paraît ressentir au sortir du film un nombre certain de frustrations.

Comme s'il savait que sa place peut être là, mais : il a dérangé. Pas au sens : alors, ça vous a dérangé ce film ? Non, ça, évidemment, pourquoi pas. Non : il trouve qu'il a dérangé les gens de Fontainhas avec les grosses équipes et les grosses machines du Cinéma. C'est une des choses qu'il a ressenties pendant le tournage.** Qu'il a ressenties. Lui. Pas : qu'on lui a reprochées.

Il paraît que Vanda Duarte a encouragé Pedro Costa à poursuivre son travail à Fontainhas.

Alors Pedro Costa repense tout : il va filmer, lui-même, avec une camera numérique. Une seule autre personne est présente pour le son. Et : les habitants de Fontainhas jouent maintenant leur propre rôle. 130/140 heures d'images sont filmées. Et au cœur de ce nouveau film de trois heures : Vanda.

Le tournage a duré deux ans. Six jours sur sept.***






Autour du tournage de Dans la chambre de Vanda, commence la destruction de Fontainhas. Les habitants doivent être relogés dans une zone à bas loyer. Cet arrachement : Juventude em Marcha, en ce sens terminus d'une trilogie. Avec toujours les habitants du quartier. Sur tous les plans.

En février 1998, j'ai 25 ans, je reviens de l'ouest total, et plutôt là où ça fait mal… Je vais voir Ossos, je commence à être un peu vraiment curieux, et ma manière de vivre les films changent, je dois même dormir un quart d'heure : parce je sais que je reviendrai, que j'y reviendrai, parce que j'y suis très bien, et très mal à la fois. Il est trop tôt. Pour MOIJE.

C'est autre chose qui est là. En face.

En 1998, je ne connais pas l'histoire et les méthodes de travail de Pedro Costa, j'ignore tout de Fontainhas, je ne sais pas que Ossos ouvre une trilogie dont je ne pourrai pas revenir quand je découvrirai son dernier volet… Je ne sais pas que là, entre temps, je n'aurai pas encore revu Ossos, j'aurai raté Dans la chambre de Vanda. Pourtant ce premier rapport singulier à Ossos m'a, aussi, secoué les puces pour ne pas rater Juventude em Marcha.

J'ai eu peur d'Ossos, comme j'aurais alors peut-être eu peur de Juventude em marcha, comme j'aurais sans doute été terrifié par Dans la chambre de Vanda, et même, par Vanda elle-même. J'ai été tenté de le rejeter. Je sentais que je ne pouvais pas. Par amour de la vérité, d'une sœur, ou des vérités, et des frères ? TOIQUIVOIS.



A suivre…


 




* Extrait d'un entretien retranscrit ici (c'est moi qui reviens à la ligne).


** "Nous tournions de nuit et balancions de la lumière à l'intérieur des maisons. J'ai compris qu'il y a quelque chose qui ne va pas dans la manière dont les films sont faits aujourd'hui."

Traduction maison de  "We would be shooting late at night and shining lights into people's houses. I realized there's something wrong with the way movies are made today." depuis ici.

D'ailleurs à partir de Dans la chambre de Vanda, il commence à travailler presque exclusivement avec des réflecteurs pour la lumière, et non des lampes.


***
Et ça, nous y reviendrons au prochain épisode !

Et je retiens aussi ceci, dans les raisons des changements adoptés par Costa : "Je voyais seulement 20% de ce que j'aurais du regarder chaque jour parce que mon regard était attire par les types de l'équipe ou quoi que ce soit d'autre, les moyens et les fins n'étaient pas pensés de manière juste et aboutie. Alors je me suis dit que je devais m'y prendre d'une autre façon. Et cela m'a amené à penser que la manière traditionnelle de faire les films était totalement incorrecte. "

Traduction maison de " I saw only about 20% of the things that I should have been seeing every day because my eyes were attracted to the guys in the crew or whatever; the means and the ends weren't thought through correctly. So I thought to myself I had to do things another way. And this led me to think that the normal way of making films is all wrong. "

Dans Mark Peranson, "Pedro Costa: An Introduction", Cinema Scope 27, Summer 2006, cité depuis ici.

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5 mars 2008 3 05 /03 /mars /2008 11:03

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Il paraît que…

… le premier film de Pedro Costa s’appelle O Sangue. C’est 1989, il a trente ans.

… il a pu être considéré comme extraordinaire, d’une stupéfiante beauté.

… Costa aurait déclaré ensuite avoir été piégé par le cinéma après lui avoir trop fait confiance.

Quelque chose comme ça. Quelque chose qui arrête. Qui le fait recommencer. Vers une forme moins ostentatoire.     


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Il paraît que…

… son second film s’appelle Casa de Lava. 1995. On peut y croiser Inês de Medeiros, Isaach de Bankolé, Edith Scob…

… cela se passe au Cap-Vert, colonie portugaise jusqu’en 1975. L'île devient, aussi, une terre d’émigration.

L’autre matin, Costa dit que c’est là, en fait, qu’est née la « trilogie » qui suivra, et dont je prie pour que Juventude em Marcha ne soit pas le dernier volet. Il a l’air de sentir que ça ne va pas s’arrêter là.

Pour autant, il ne peut pas être certain de quand il pourra refaire un film.


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Parce que :

Zéro compromis.

Cela ne suffit peut-être pas à définir un artiste. Mais cela peut suffire à le faire disparaître.

Faire du cinéma, même avec trois fois rien, forcément trois fois rien vu que ça coûte déjà atrocement plus cher que tout autre art…

C’est comme ça. On ne choisit pas son mode d’expression en fonction de son coût, je crois.


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Il paraît que…

… lorsque Pedro Costa termine Casa de Lava et va rentrer dans son pays natal, des gens lui confient des lettres, des cadeaux à remettre à leurs proches, des immigrés pour le Portugal…

… la plupart vivent dans le quartier de Fontainhas… Bidonville, on dit comme ça.

… c’est là que tout va recommencer. Encore.

… ça me terrifie comme Juventude em Marcha ne rencontre pas vraiment  - en France, ailleurs je ne sais pas encore - « son public », on dit comme ça.


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à suivre...
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20 février 2008 3 20 /02 /février /2008 12:43
 
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Me voilà parti pour une étrange saga… Je ne sais pas pour où commencer, mais aujourd'hui je l'introduis et je la veux en devenir, au fur et à mesure de mes petites avancées.

Je n'avais pas prévu ça. Du tout.

Mais : trop important à mes yeux.

Et étrange à la fois. Parce que : je ne vais pas dire qu'il faut courir voir ce film. Je ne sais même pas encore si je ferai un billet critique à son sujet. Quelle importance...

Ce que je sais : je viens de vivre un de mes plus beaux moments au cinéma. Dans ce double moment qu'a été ce mardi 19 février au matin : la projection de Juventude Em Marcha et la rencontre/le débat, on dit comme ça, entre des spectateurs et Pedro Costa.


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Je recommence.

Je recommande rarement, ce n'est pas vraiment mon propos, et presque jamais à tout le monde, en vrac, j'y reviendrai sans doute. Là, moins que jamais. Mais j'ai envie de quelque chose, malgré tout, malgré le fait qu'une écrasante majorité des rares spectateurs du nouveau film de Pedro Costa savent pertinemment avant qu'il ne sorte qu'ils iront le voir, et que la règle restera : on ne sortira pas de ça. Bien sûr, il y aura des exceptions, mais elles ne m'appartiennent pas, et je suis ailleurs…

Il paraît qu'à Cannes - et donc : pas Cannes 2007, mais 2006, au secours -, un nombre certain de spectateurs, de critiques, ont quitté la salle… J'y reviendrai aussi.


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Encore.

Je suis tellement ému. C'est tellement ce que j'avais besoin de voir, vous ne pouvez pas savoir, même moi, presque je ne pouvais pas. Et c'est là.

Pourtant, je n'avais pas assez dormi, comme souvent, et j'ai failli renoncer, jusqu'au dernier moment, ne pas réussir à m'éveiller suffisamment, abruti devant mon écran, jusqu'à partir trop tard, comme à la recherche d'une excuse, me sentant trop épuisé pour voir ce film. Mais : quelque chose insistait qu'il ne fallait pas que je rate le monsieur, je ne savais plus quoi, je ne savais plus tout à fait quelles étaient les racines... Et ça s'est remis en marche en moi tout doucement, ça n'arrête pas de se remettre en marche pour moi, en ce moment, et, tout à coup, j'ai retrouvé ma ferveur de grand gosse qui débarque à Paris, avide de cette ville de cinéma, que seules les forces majeures empêcheraient de voir tel film à tel instant, et je cours dans la rue, dans le métro, et parce que je cours je sais que ça va marcher, je sais qu'il y aura de la place, je sais que je vais arriver juste à temps.


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Séance à 11h10. J'ai horreur d'aller voir les films si tôt. Surtout de tels films. Où tu es responsable, en face : exclu une seule seconde d'être passif. Précieux rappel à soi en tant que spectateur et non consommateur. J'ai encore besoin de consommer, aussi, mais c'est autre chose…

Je suis le dernier à rentrer dans la salle. Le film commence. Je m'accroupis. Ne veux pas déranger. Il y a trop de monde pour trouver facilement une place. L'image est sombre. Je suis dedans. Au premier rai de lumière, je regagne le premier rang. Totalement libre. Une vague appréhension m'étreint parce qu'il y aura le réalisateur après. Juste là. Peut-être gênant cette proximité-là. Mais pas envie de chercher ailleurs. Et déjà pas envie d'en perdre une goutte. Déjà avec. Dès les premières images, les premiers sons, je sais que j'ai envie de rester en face. Presque seul. Comme un luxe. Presque toujours ce que je fais d'ailleurs. Je verrais bien pour après…

Après l'après, lentement, je décide que je vais étudier un peu. Comme je pourrai. Je me dis que je vais en parler régulièrement sur mon blog, pas seulement - ce n'est pas la question, il n'en est pas question -, ce n'est pas possible, je ne sais plus. Je m'y mets. Je suis groggy. Je commence, un peu, de premières recherches, les plus simples, les plus évidentes, sur le web, la fatigue reprend progressivement ses droits. Simplement, maintenant, elle est fervente.


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La plupart de mes lecteurs, ou ceux qui se manifestent, je crois, ne connaissent pas Pedro Costa. Je crois aussi que ça va rester, ce travail. Je crois encore qu'il y a des œuvres dont il est important de "connaître" le processus. Ce qui n'a pas seulement à voir avec les œuvres elles-mêmes mais comment on vit, comment c'est difficile d'aller vraiment vers le cinéma, dans tous les cas, quel que soit l'amour qu'on lui porte, ou pas vraiment. Donc je vais essayer de redonner un peu des infos sur le travail du monsieur, au fur et à mesure que je vais le (re)découvrir, que me reviendront la voix et le regard qui m'ont nourri et affamé après le film, au fur et à mesure qu'ils me font revenir… Le temps de l'exploitation du film. Un peu plus. Le temps que j'aille au bout du truc. Un peu moins. Je ne sais pas… Je ne crois pas qu'il faille se "forcer" à voir certains films. Et tout autant je veux croire qu'il peut-être précieux de savoir qu'il existe, ce singulier travail-là. Qui fait tant… Qu'il le rate ou le réussisse, je crois : qui fait tant…

Ce n'est pas le seul, bien sûr. Mais c'est là. Et quelque chose fait que je me sens en face. Alors que je suis à des années lumière de cet homme, de ses complices, de sa sensibilité, de ses origines sans doute. Et pourtant…

En France, Wikipédia dira : Pedro Costa est un réalisateur, scénariste et directeur de la photographie, né le 3 mars 1959 à Lisbonne. On précise Portugal. C'est déjà ça.  Cela commence comme ça. Cela n'a l'air de rien. Très vite, je découvre que le film fait 2h35, j'éclate de rire. J'ai vraiment eu cette sensation, précisement vers la fin du film, j'ai pensé : heureusement que ça doit durer dans les 1h30, je ne pourrais pas plus, je ne peux pas plus comme ça, pas en ce moment, pas aujourd'hui… J'avais deux heures et quart dans le dos et je n'en savais rien. Je sais qu'il y aura trop de monde pour ressentir qu'un quart d'heure dure une heure. Je ne ris plus. Pas parce que je juge. Et je me trompe peut-être. Mais parce que j'ai peur. Oui, ça, oui, ça me fait peur… Mais je reparlerai de l'ennui, au cinéma, une autre fois…


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Une autre histoire que je raconterai : je suis allé au Portugal. Parce que : Manoel de Oliveira. J'ai commencé à apprendre la langue, un peu, difficilement, à mon rythme de tortue en débordement perpétuel. Je sais que je vais me ressaisir parce que : Pedro Costa. Je sais que j'irai voir tous ses films. Et je veux ouvrir, encore…



PS : ce film est donc enfin sorti en France le 13 février dernier, et aujourd'hui, arrive L'Etat du monde, dont un segment, Tout refleurit est signé Pedro Costa, évoquant le tournage de Juventude Em Marcha. Qu'est-ce que je pourrais demander de plus ?...



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